Au royaume de la création contemporaine, il est des rapprochements dont le sens coule de source, des musiques qui nous rendent l’horizon, des airs frappés de lumière. Les œuvres façonnées par Stelios Petrakis, Bijan Chemirani et Efrén Lopez sont de cette trempe. Elles possèdent nos sens, pénètrent notre imagination et en font le siège jusqu’à l’exaltation. Miroir d’une amitié aux longs cours, ce trio est une évidence jaillie en terre de Crète il y a dix ans, bien avant qu’un premier album ne se concrétise (Mavra Froudia – Celles Negres, 2011). C’est là l’avantage de l’île, conservatoire de traditions ouvert aux quatre vents : par les voies de l’improvisation, le monde entier s’y relie.

La musique de Stelios Petrakis, enfant de Sitia, est gorgée d’un soleil ancien nous ramenant à l’époque minoenne (2000 ans avant J.-C.), tandis que la culture crétoise rayonnait sur l’ensemble de la Méditerranée. La petite vièle à trois cordes lyra devient très tôt sa compagne. Il l’apprend auprès des maîtres Giannis Dandolos, Ross Daly et Eleni Drettaki avec passion. Il y adjoint plus tard le luth insulaire laouto et le lavta ottoman. Ambassadeur de la tradition crétoise avec son Quartet, Stelios y fait souffler l’esprit de la danse et des fêtes villageoises. Au caractère introspectif des modes orientaux se substitue une enivrante clarté. Stelios est également luthier ; sous les sables de l’inspiration, cet « art du bois qui sonne » a valeur de trésor.

Le Marseillais Bijan Chemirani est l’un de ces musiciens-héritiers obnubilé par la conquête de nouveaux territoires sonores. Nourri à la tradition savante persane, aux roulements et aux trilles, il doit sa maîtrise des percussions tombak et daf à son père Djamchid, disciple du grand Hossein Teherâni, et à son frère Keyvan. Au terme d’une laborieuse initiation, Bijan croisa vite la route d’artistes qui confirmèrent son destin caméléon : Dariush Talai, Ballaké Sissoko, Sting, Socrates Sinopoulos, Serge Teyssot-Gay, Renaud Garcia-Fons et tant d’autres. À 22 ans, il signait son premier album avec la complicité de Ross Daly ; à 28 ans, il fondait le merveilleux ensemble Oneira ; et chaque année jusqu’à aujourd’hui, il donne vie à une foule de songes musicaux.

Leur complice n’est autre que l’instrumentiste espagnol Efrén Lopez qui, lorsqu’il n’écume pas la planète, a désigné La Canée (Crète) comme le creuset de sa vie sédentaire. Celui qui se rêva rockeur avant de se faire troubadour se dédie aux cordes frottées ou pincées : vielle à roue, rubab afghan, oud, guitare fretless, bağlama ou encore kopuz turco-mongol. Parallèlement à son travail avec l’Ham de Foc, Efrén approche Ross Daly, Mehmet Erenler, Daud Khan Sadozai, Erol Parlak ou Yurdal Tokcan. Il explore la musique médiévale et les répertoires traditionnels de Méditerranée ; s’implique dans l’organisation Labyrinth ; contribue à l’ensemble Oni Wytars ; compose à tour de doigts.

À relire leur parcours, ces trois là n’auraient pu devenir autre chose que des artisans du beau. Les frontières, pour eux, ne riment à rien. Leur appartenance à une même génération, attachée à la préciosité de l’héritage mais pratiquant le vol libre, finit de les unir. Au fil de leur album, Taos (2017), leur alliance peint des paysages larges, foisonnants, organiques et fluides où percent les effets subtils. Et même si l’on reconnaît des influences anatoliennes ou afghanes, à eux seuls appartient la destination…

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